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Fadma n Summer - (1830-1861) - [ Fadhma n Soumer ] PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Menouar   
Jeudi, 22 Mai 2008 19:35

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Grande figure historique de la résistance kabyle à la conquête française, Fadhma n Soumer (1), née aux environs de 1830, appartient à la lignée du marabout Ahmed ou Meziane (2) du village de Ouerdja situé sur la route menant de Aïn El-Hammam (ex-Michelet) vers le col de Tirourda, au cœur du Djurdjura. Ce village est assez éloigné de Soumeur qui se trouve sur la même route. Soumer devient le patronyme (3) de Fadma Si Ahmed ou Meziane après la résistance qu'elle y a conduite face aux troupes françaises en 1857.

Ayant choisi la « voie de Dieu », Fadma n Summer s'impose progressivement dans le monde de la médiation et de la concertation politico-religieuses jusque-là réservées aux hommes. Forte du poids de sa lignée, elle exerce une grande influence sur la société. L'expression Lalla n Wer?a, nom par lequel est également désignée Fadma n Summer, est attribuée dans la tradition kabyle à toute jeune fille qui refuse de se résigner aux us et coutumes. Elle est étendue à toute attitude féminine qui privilégie la réflexion sur les tâches manuelles auxquelles la femme est traditionnellement destinée.

En 1849, Fadma n Summer entre dans la résistance et se rallie à Si Mohammed El-Hachemi un marabout qui avait participé à l'insurrection de Bou-Maaza dans le Dahra (4) en 1847. Il avait réussi à s'évader de prison en France et à regagner la Kabylie qui était en plein combat. L'alliance entre les deux jeunes marabouts implante la résistance armée dans les montagnes pour une dizaine d'années. L'occupation des plaines, entraînant la chute des familles de grands propriétaires terriens, jusque-là détentrices du pouvoir, avait projeté les marabouts sur la scène politique. Ces chefs religieux mobilisent les populations pour le combat au nom de la patrie. Pour Ch. A. Julien (1964, p. 202) :

« Ces mahdi, sauveurs du peuple, représentent désormais la lutte intégrale contre l'envahisseur avec l'appui des confréries ... Il ne s'agit plus d'une application de la loi religieuse mais d'une manifestation où le patriotisme prend une forme mystique ... Il est caractéristique que la propagande des mahdi réussit surtout parmi les populations montagnardes, qui ne sont pas les plus religieuses mais les plus farouchement attachées à leur sol natal. »

En 1850, Fadma n Summer soutient le soulèvement de Bou Beghla, venu de la Kabylie des Babors. L'assemblée Summer, tajma?t, délègue Lalla Fadma et son frère Sidi Tahar pour diriger les Imsebblen (5) venus de nombreuses tribus de la Kabylie du Djurdjura tels que les Ait-Itsouregh, Aït-Iraten, Illulen-Umalu …

La première bataille se déroule à Tazrouts (près de Aïn El-Hammam), elle dure deux mois (juin-juillet 1854). Les troupes françaises se retirent ; Summer et les villages environnants sont toujours indépendants.

En 1857, les troupes du maréchal Randon réussissent à occuper les Aït-Iraten à la suite de la bataille d'Icherriden (6) qui mobilisa toute la Kabylie du Djurdjura. Fadma n Summer forme un noyau de résistance dans le hameau Takhlijt Aït-Aatsou, près de Tirourda.

Le 11 juillet 1857, Fadma n Summer est arrêtée par le général Yusuf. Elle est conduite au camp du maréchal Randon à Tamesguida (7). L'arrivée de l'armée coloniale en ce lieu saint (Tamesgida signifie en berbère « mosquée ») qui veille sur le pays a fait dire à un sage et saint homme de la région, le Ccix Mohand u Lhocine (8), contemporain de l'occupation : Tanmurt tenza, fkan fellas afus ??ella? « Le pays est vendu, ses saints l'ont abandonné [livré aux étrangers]. »

Eloignée des siens, Fadma est emprisonnée dans la zaouia des Beni Slimane à Tablat, entre Médea et Aumale (Sour El Ghozlane), où elle décède à l'âge de trente et un ans. Sa tombe demeura longtemps un lieu de pèlerinage pour les habitants de la région.

En transférant les restes de sa dépouille au carré des martyrs de la Révolution à Alger, les autorités algériennes ont reconnu à Fadma n Summer le statut de résistante nationale (9) en 1995.

La mémoire kabyle pérennise Fadma n Summer à travers trois types de repères de mémoire :

- La toponymie : le nom du village Summer demeure inséparable de celui de Fadma.

- L'aphorisme, « ?er deffir d Fadma, ?er zdat d ti??a?in », « Derrière, il y a Fadma, devant, il y a les balles », renvoie à la difficile situation des combattants pris entre le feu des armes ennemies et la rigueur de Fadma n Summer qui n'acceptait pas de relâchement au combat. Si un soldat tentait de reculer, il était marqué au tison et portait ainsi une marque indélébile de sa lâcheté, dit le récit très répandu en Kabylie.

- La poésie populaire (10) du genre taqsi? :

1 /
Ass n larb?a taseb?it, Un mercredi (11) matin,
Ass-nni gef medden ye?we? Ce fut une pénible journée pour tous.
Tafejrit mazal itran, Ce fut à l'aube encore étoilée,
Xa?i bbwi izerben yefte? Rares étaient ceux qui avaient rompu le jeûne.
Deg Ce??i?en i tem?allas A Icherriden eut lieu l'empoignade.
Yexle? umnay d l?eske? Cavaliers et fantassins mêlés,
Ikker u??a? n le?mam Dans un nuage de poussière,
Di tegnaw yuli i?er Qui s'élevait haut dans les cieux.
Sekra bbwi i?ed?en dinna Parmi les combattants,
Xa?i bbwi mi yezzif la?me? Rares étaient les survivants
Marican bab ukembas Le maréchal, homme d'initiative (12),
Deg ixf-is i-ggferru ccwe? C'est lui le décideur
Lalla Fa?ma d-nett?uru, Lalla Fadhma que nous consultons et vénérons,
Lal izebgan d l?uhe? Parée de bracelets et de perles,
D l?nina? i d lewkil-is Est à présent sous la tutelle du général
Weltma-s n Sidi Taher ! La soeur de Sidi Tahar!

2 /
Amalah a Fe?ma n Summer La regrettée Fadhma de Summeur!
Lal n wemzur d l?enni A la chevelure teinte au henné (13)
Isem-is inuda la?rac Connue dans toutes les contrées
Tura t?ab ur telli A présent elle a disparu et nous a quittés
Atta-n di Sidi Sliman Elle est à Sidi Slimane
Ru ay i?ri d le?mali... Larmes, coulez à torrents!...

Ces deux poèmes qui évoquent Fadma n Summer expriment toute l'émotion qu'a provoquée le choc de l'occupation et la débâcle kabyle. Ils situent la défaite dans le prolongement de la prise d'Alger et de la progression des campagnes militaires françaises vers les zones jusque-là protégées par les saints. Dans le premier texte, le poète- chroniqueur établit subtilement une analogie entre le rôle et le statut de décideur du général et celui de Fadma. Son arrestation est pudiquement évoquée ; le poète met l'accent sur le grade élevé du vainqueur pour atténuer la honte de la défaite (14). Le second poème perpétue et entretient une image positive de l'héroïne. Il rappelle sa beauté, son élégance, sa notoriété.

Sgur M. BENBRAHIM

1 / Différente de celle couramment utilisée (Fatma ou Fatima), l'orthographe choisie est plus proche de la prononciation kabyle du nom.

2 / Citant El-Wartilani, la Ribla (1740), Feredj (1979) confirme la présence du marabout (membre d'un ribat, cercle fortifié, constituant l'établissement de formation de soldats prédicateurs), au XVIIIième siècle dans le village. Notons que la confrérie Rahmania, à laquelle étaient affiliés la majorité des marabouts de la Kabylie, a été fondée en Kabylie vers 1715. Cette confrérie a marqué l'histoire politique de la Kabylie depuis l'insurrection armée de 1871 qu'elle a organisée avec les Mokrani.

3 / Comme Bir El-Kahina (le puits de la Kahina) qui perpétue dans les Aurès le nom de la reine berbère qui a résisté à la conquête arabe, la toponymie vient une fois de plus combler dans la société de culture orale la rareté, voire l'absence de sources écrites locales. La référence au lieu incite à une retransmission de l'histoire même si les faits sont incomplets et souvent déformés.

4 / Zone montagneuse à l'ouest d'Alger, au nord de la vallée du Cheliff : Mohammed Ben Abdellah, dit Bou Maaza, y engagea, dès l'âge de vingt ans, une résistance armée en 1845 aux troupes de Bugeaud.

5 / Sing. imsebbel : « volontaire de la mort », qui se sacrifie pour le pays. L’armée des imsebblen se constitue uniquement lorsqu'il s'agit de défendre le pays contre une occupation étrangère. Il n'y a pas d' imsebblen dans les conflits entre tribus. Cf. Ageron, 1968, r. 1, p. 12 et Robin (n.d.), p. 426.

6 / Mont au sud-est de Fort-National, en direction d'Aïn El-Hammam, où eut lieu la bataille qui permit l'occupation de la Kabylie en 1857.

7 / Pic surplombant la confédération d’Iferhounen.

8 / Sur cette personnalité de la culture kabyle, voir Mammeri : Cheikh Mohand a dit (Ccix Mohand Yenna-d), Alger, CERAM, 1989.

9 / Cette reconnaissance officielle très tardive n'a-t-elle pas été imposée par les mouvements de luttes féminines qui marquent de plus en plus la vie politique algérienne ?

10 / Qualificatif choisi par opposition à la poésie « savante », conservée dans des manuscrits par les érudits (généralement des marabouts) et que seuls les rhapsodes rapportent.

11 / Le village porte le nom du jour de marché hebdomadaire (mercredi).

12 / La signification du terme akumbas est incertaine : à l'origine, il s'agir du mot « compas » (instrument de navigation); il a pris localement, sans doute assez récemment, des sens divers comme : « esprit de décision », voire « képi » (le compas étant un instrument utilisé par un chef décideur [capitaine, commandant])!

13 / Signe de coquetterie.

14 / L'arrestation de cette femme, symbole de résistance, a certainement été perçue comme le signe le plus humiliant de la défaite et comme signe de la perte irréversible du pays-tamurt.

Mise à jour le Jeudi, 22 Mai 2008 19:40
 
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